Ces émotions qui nous dirigent

 

Depuis une vingtaine d’années, les neurosciences explorent le fonctionnement de notre cerveau. La recherche fait progresser la compréhension de ses mécanismes, et les techniques d’imagerie fonctionnelle permettent de visualiser les zones impliquées lors des activités comportementales et cognitives. Pour le Dr Bernard Anselem, médecin spécialiste en imagerie médicale, titulaire d’un master de recherche en neuropsychologie : « L’évolution spectaculaire des connaissances permet d’améliorer notre rapport aux émotions et à la satisfaction de vie. » Dans son ouvrage*, il présente ces avancées et des applications concrètes pour cultiver un bon équilibre émotionnel.

 

 

Quel est le rôle d’un neuropsychologue ?

Dr Bernard Anselem : la neurospychologie est une matière qui touche à la fois à la psychologie scientifique et à la neurologie. Le neuropsychologue s’occupe d’une part des processus et des mécanismes neurologiques qui sous-tendent toutes nos fonctions cognitives et cérébrales, et d’autre part de leurs applications dans nos comportements, c’est-à-dire dans la psychologie qualifiée de scientifique ou expérimentale, par opposition à la psychologie plus ancienne qui était introspective.

 

Dans quelles proportions nos activités cognitives échappent-elles à notre conscience ?

Dr B.A. : Selon les évaluations scientifiques, qui se fondent sur des mesures d’activités cérébrales, on situe autour de 90 % notre activité non consciente. Lorsqu’une personne réalise une tâche complexe, on constate une augmentation de dépense énergétique de moins de 10 %, par rapport à un moment où elle est au repos. Le cerveau doit économiser son énergie car il fait un nombre extraordinaire, incalculable, d’opérations à la seconde, bien plus qu’un ordinateur, en dépensant beaucoup moins d’énergie que lui. Pourtant, en permanence, le cerveau choisit les manières les plus économiques de gérer ses échanges avec l’extérieur et avec l’organisme.

 

Si le cerveau gère de manière automatique les habitudes et le connu, quels mécanismes régissent les émotions ?

Dr B.A. : Pour les émotions, on observe une partie non consciente qui est prédominante, et une partie consciente qui est la perception, le ressenti subjectif d’une personne. Il s’agit de la définition générale de l’émotion au niveau neurologique. À partir du moment où il existe un stimulus qui est considéré comme prioritaire par l’organisme quelle que soit la raison, cette information importante est gérée par des réseaux émotionnels afin que l’organisme s’y adapte. Plusieurs niveaux seront impliqués. Intervient donc tout d’abord le tri des informations par les réseaux émotionnels, puis la partie préparation du corps à l’action. Ce sont des mécanismes extrêmement rapides qui vont se mettre en place par les systèmes nerveux sympathique et parasympathique. Ensuite arrive la perception subjective. Ressentir telle ou telle émotion va produire un certain nombre de pensées et de jugements d’évaluation conscients cette fois. Par exemple, à partir d’une émotion comme la peur, la pensée consciente va être de se protéger de la situation par un comportement. Ce ressenti subjectif, les pensées et les jugements qui en découlent, sont la partie visible de l’iceberg.

 

Comment faire face à une émotion pénible lorsque notre conscience la perçoit ?

Dr B.A. : Quand on perçoit l’émotion, tout un mécanisme s’est donc produit. Il est déjà trop tard pour la supprimer. Et, en essayant de la contrôler, on va se mettre en échec puisque ce n’est pas possible, d’où l’apparition de doutes, de dévalorisation de soi, d’éléments qui ne sont pas constructifs. En revanche, si on accepte l’émotion désagréable telle qu’elle se forme, outre le fait de gagner du temps et de l’énergie, on va dédramatiser la situation et pouvoir se concentrer sur les solutions plutôt que sur l’idée inadéquate de tenter de la contrôler.

 

Mais comment lutter contre les pensées négatives et les ruminations qui tournent, elles, en boucle ?

Dr B.A. : L’acceptation va limiter et faire baisser la tension émotionnelle dès lors que l’émotion ne dure que quelques secondes ou minutes. Ensuite, des phénomènes de régulation apparaissent et font leur effet. Si on ne l’entretient pas, l’émotion diminue, mais bien souvent, lorsqu’elle est assez forte, elle va revenir de manière inopinée. Elle se met en boucle dans notre conscience, dans notre esprit, les pensées intrusives reviennent. Indépendamment de l’acceptation, afin de les éviter, d’autres stratégies peuvent intervenir, s’impliquer par exemple dans une stratégie d’action ou une activité physique ou sportive.

 

D’autres stratégies agissent-elles à plus long terme ?

Dr B.A. : Oui, il existe des stratégies comportementales plus élaborées. La méditation en pleine conscience et le contrôle respiratoire, appelé la cohérence cardiaque, qui réguleront les émotions au niveau corporel. Cela consiste à ralentir son rythme respiratoire pendant cinq minutes et à se focaliser dessus. Le cœur entre en résonance avec la respiration. L’effet est quasi immédiat. Il existe des applications gratuites à télécharger si besoin. Cette méthode est efficace tout de suite et ne nécessite aucune formation, contrairement à la méditation, qui aura un effet plus profond mais demande un apprentissage.

 

Peut-on modifier l’orientation des pensées ?

Dr B.A. : Au niveau de l’esprit, on fait appel à des stratégies cognitives. Il s’agit de modifier les pensées, de réévaluer la situation sous une perspective plus favorable. Au lieu de chercher par exemple pourquoi on a échoué, on peut se demander quels atouts on possède pour rétablir la situation. Au lieu de se concentrer sur un jugement négatif de soi, de s’autocritiquer, on va réfléchir à ses forces et ses potentiels pour parvenir à son objectif. D’autres techniques existent encore. On peut mobiliser son esprit vers les éléments positifs de la journée, par exemple, par la gratitude ou l’exercice des trois bienfaits par jour, pour apprendre à repérer le positif. On a tous tendance à préférer traiter le négatif pour des raisons de survie, mais ce n’est pas conscient. En effet, il est plus important pour l’espèce, et donc pour chaque individu, de gérer les dangers que les satisfactions. Il s’agit du biais de négativité, il génère cette tendance à ruminer. Afin de rééquilibrer les pensées, il faut apprendre à focaliser son attention sur les éléments positifs.

 

Entre l’inné, l’acquis et les automatismes, face à une perception émotionnelle inadaptée, quelle est la marge de manœuvre du cerveau ?

Dr B.A. : De par notre hérédité, notre génétique, nous possédons un certain nombre de caractères à la naissance, c’est le tempérament qui est difficilement modifiable. En revanche, nous avons une part de comportements qui peut être transformée, ce qu’on appelle la neuroplasticité. Grâce à cette capacité d’adapter les fonctions du cerveau à l’environnement, on va pouvoir acquérir des compétences en fonction des besoins, à condition de ne pas l’entraver, en favorisant la neuroplasticité pour laisser le cerveau progresser. Cette partie, dans la variation des comportements, est estimée à 50 %. La marge de manœuvre est donc importante. D’ailleurs, même la partie génétique en fonction des différents environnements ne s’exprime pas toujours, c’est l’épigénétique. Dans ce domaine, l’environnement va influer directement sur l’expression des gènes, de notre hérédité. Nous avons donc aussi un peu de pouvoir sur notre hérédité, et pas uniquement sur nos comportements, nos pensées et nos jugements.

 

D’un cercle vicieux, peut-on passer à un cercle vertueux en réorientant nos pensées ?

Dr B.A. : Si on ne peut pas gérer nos réseaux émotionnels qui sont extrêmement rapides, et travaillent en amont de l’accès à la conscience, une fois que les idées apparaissent, on peut prendre du recul, une distanciation par rapport à nos pensées et à nos comportements. Il est normal d’éprouver des émotions qui soient désagréables, peur, colère, honte, jalousie… Outre le fait de les accepter pour mieux les réguler, on pourra observer ses comportements et ses jugements comme une personne extérieure, apprendre à discuter avec soi-même, à argumenter, et, en fonction de son esprit critique, à considérer ce qui en découle sous un autre angle.

 

Renforcer de nouveaux itinéraires neuronaux demande-t-il beaucoup d’effort et de méthode ?

Dr B.A. : C’est un apprentissage, pareil à toute activité physique ou mentale, apprendre à parler une langue étrangère, à jouer d’un instrument de musique ou au tennis... avant de progresser, les débuts sont laborieux. Par exemple, les personnes débutant la pratique de la méditation en pleine conscience n’y arriveront pas, mais, en apprenant à repérer leurs émotions, à les accepter, à les ressentir, elles parviendront en quelques semaines à acquérir de la distance vis-à-vis de celles-ci, et ainsi à limiter leurs effets nocifs. C’est l’apprentissage du décentrage et de la dé-fusion avec les pensées.

 

Trouver un équilibre émotionnel, est-ce un objectif accessible à tous ?

Dr B.A. : On ne peut modifier les structures cérébrales profondes qui restent pérennes, mais si on peut modifier celles à l’origine de nos comportements et de nos jugements, c’est accessible à tout le monde. Que la stratégie soit à effet immédiat comme s’occuper l’esprit par une activité physique ou à plus long terme comme la méditation en pleine conscience ou la réévaluation, toutes ces stratégies peuvent être apprises pour agir sur les désagréments de la vie courante. Les thérapies comportementales et cognitives inspirent beaucoup les recherches appelées la psychologie positive qui ne vise pas à réparer ce qui va mal, mais à améliorer et à faire progresser les individus, soit dans leur équilibre interne, soit dans leurs relations aux autres. Avec de la régularité et de la persévérance, on peut avoir des objectifs pour améliorer significativement, au quotidien, son ressenti, sa perception, son bien-être, son jugement... Chacun possède un potentiel énorme pour dépasser un certain nombre de difficultés en s’orientant vers le positif, la gratitude, le lien vers les autres qui est très constructif, et en cherchant ses motivations profondes. Il faut aider son cerveau à s’orienter dans les bonnes directions. Il faut apprendre à repérer et à cultiver les émotions positives.

 

*« CES ÉMOTIONS QUI NOUS DIRIGENT, comprendre nos émotions, cultiver ce qui nous renforce, optimiser nos choix de vie », aux éditions Alpen.